Pinocchio - Winshluss (2008)

Publié le par Paul B.

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La chronique de Pinocchio de Winshluss s'inscrit dans une démarche particulière : c'est la première critique à être réalisée pour le site k.bd, rassemblant chaque mois un collectif de bd-blogueurs autour d'une bd commune. Cette initiative a été lancée, et en grande partie menée, par la fameuse et talentueuse Morue la fée. Vous pourrez trouver bientôt sur k.bd la synthèse de nos différentes contributions pour Pinocchio. Entre les "synthèses" mensuelles viendront prendre place des petites chroniques issues de nos stocks, dans l'objectif de vous fournir, sinon le meilleur de la bd, du moins une sélection d'oeuvres qui méritent le détour et permettent d'amorcer et d'alimenter de nombreuses réflexions. Une démarche que je vous invite donc à suivre ! :)
 
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la première page donne tout de suite le ton...

Trêve de bavardages, entrons dans le vif du sujet. Attrapons ce magnifique Pinocchio, à l'épaisseur d'un conte, une couverture magnifique aux reflets métalliques, un très bel objet. Premier détail : du titre s'échappe des flammes "infernales" qui laissent présager de la suite. Voici donc une version revisitée, trash, du célébrissime Pinocchio de l'italien Carlo Collodi, publié vers 1881 (eh oui, ca date !) et s'entitulant exactement "Le aventure di Pinocchio. Storia di un burattino" (les aventures de Pinocchio, histoire d'un pantin), et commençant par : « Il était une fois...- Un roi ! s'écrieront aussitôt mes petits lecteurs. Non, les enfants, vous vous trompez. Il était une fois un morceau de bois ». Le pantin est farceur, il lui arrive des aventures extraordinaires, et au final, il revient chez lui, se met à étudier, et se réveille un jour en petit garçon fait de chair et de sang. Chez Winshluss, le pantin est un robot métallique, conçu pour la guerre par un Geppetto ressemblant à un petit fonctionnaire de bureau. Ici Pinocchio ne ment pas, son nez ne s'allonge pas (tout au plus se borne t'il à cracher du feu). Son corps ne devient pas celui d'un humain. Quant à savoir si son esprit se révèle être à la fin le plus humain de tous les personnages de ce monde baroque et violent, c'est une autre question, plus ou moins ouverte.

De manière peut-être erroné et simpliste, on pourrait dire que le Pinocchio de Collodi montre à l'enfant que pour passer au stade adulte, pleinement "humain", il faut certes passer par de nombreuses expériences, mais aussi travailler gentimment (à l'école). C'est un conte "picaresque" et d'une certaine manière "iniatique". Chez Winshluss, on retrouve grosso mode les mêmes thématiques, mais vu de manière moderne et pour des adultes : si Collodi propose une voie simple qui aboutit à "l'humanité", toutes les interrogations restent ouvertes chez Winshluss. Le monde présenté est particulièrement intéressant puisque réunissant et concentrant tous les travers de l'humanité, mais aussi quelque chose qui fait profondément le "quotidien" de l'humanité : la violence est partout, et on se refuse souvent à la voir (bon là j'essaye vaguemenent de recracher ce que j'ai vu dans un cours sur la violence...). Le monde décrit est profondément "inhumain" et barbare, tout y passe : pollution éhontée, meurtres, cynismes, viol, torture, travail des enfants, pires travers "capitalistique", terrorisme, secte, embrigadement (pauvre pingouin !!!!), cupidité, alcoolisme, suicide, génocide, drogues et addiction, révolution, etc. Et Pinocchio passe à travers tout ça, observant sans réagir ou presque, pantin que l'on soumet à tout, sans parole, mais qui reste "invulnérable" de part son corps métallique. Pinocchio est parfois sous l'emprise d'un cafard idiot (Jimmy), doué de paroles et dont les planches ne sont pas en couleur, qui offrent des interludes caustiques à une épopée sans mots (jimmy s'est logé pour gratis dans la tête de Pinocchio).

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Pourrait-on dire que l'objectif de Winshluss est finalement de nous amener, à travers ce médium qu'est un robot innocent, à prendre conscience, à ouvrir les yeux, sur toute la "barbarie" qui nous entoure ? C'est une hypothèse personnelle, puisque de toute manière l'auteur nous dit : "à vous ensuite de tirer la morale de toute cette histoire". En tout cas, l'énigmatique et puissant regard du robot dans les dernières pages nous amène à confronter notre regard avec le monde décrit. Et quant à l'avenir du pantin, l'ultime case peut être lue comme ouvrant des pistes : si on termine le dernier chapitre avec un Pinocchio couché au lit, la dernière planche de l'épilogue nous le montre, en arrière plan, à travers une fenêtre où il est relevé : tente-t'il de s'échapper ou est-ce simplement une manière pratique de nous le montrer en dernière case ? La première hypothèse légitimerait peut-être l'intérêt de l'épilogue.  J'ai essayé d'explorer une piste de lecture pour cette oeuvre dense, on aurait pu aussi s'attarder de nombreux autres éléments, comme par exemple sur la foultitude de références utilisées (le magicien d'Oz ? le roi et l'oiseau ? blanche-neige, mélies - de la terre à la lune; Black et Mortimer ? la guerre des mondes ? Titanic ? une scène de la planète des singes ? Superman ?)

Sur le plan graphique, il y a une extrême richesse que je n'ai pas le temps de développer : l'oeuvre dont l'histoire est profondément baroque, possède un dessin extrêment baroque : diversité des styles, moyens graphiques, pleines pages, mise en couleur somptueuse.

Pour conclure, j'ai été vraiment ravi de lire cette oeuvre déconcertante (il faut un moment pour accepter la trashittude) et intéressante (richesse de la construction narrative, des dessins, cohérence de l'ensemble, multiplicité des discours). Je dois avouer que je l'aurais jamais lue de moi-même, repoussé par l'aspect Angoulême + trash. C'est une erreur car Pinocchio est une bd originale qui creuse les méninges et demande à être relue (plus on relit, plus on en apprécie ses qualités). Je serais plutôt partant pour conseiller cette lecture (peut-être pas d'abord en achat). Un démarrage en beauté pour k.bd (ouverture demain), je rappelle que vous pourrez y trouver là-bas une synthèse de nos contributions autour de Pinocchio de Winshluss. Je suis très content (ému ?) d'apporter ma première pierre à ce sympathique édifice collectif en construction depuis deux-trois mois. Vive k.bd !

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désolé de dévoiler là fin... mais quelles interrogations existentielles dans ce regard !

Publié dans monde européen

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Nicolas 30/01/2010 07:07


Bonjour,
Je suis graphiste free-lance actuellement à Montréal je suis venu sur votre blog via l'annuaire d'over-blog. Ce que vous faites est pas mal du tout
Je vous invite à découvrir ce nouvel article sur mon blog, http://www.nicolaslizier.com/article-creation-nicolas---tennis-serbie-ana-ivanovic-2010--43850289.html
Je vous souhaite une bonne continuation sur votre site.
A bientôt
Nicolas graphiste à Québec