Journal d'une bipolaire (2010)

Publié le par Paul B.

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Journal d'une bipolaire (2010), Emilie Guillon, Patrice Guillon, Sébastien Samson (dessin).

Une nouvelle lecture dans le cadre des masses critiques de Babelio. Voir le billet précédent (mon cauchemar et moi de Yohan) pour plus d'infos sur les masses critiques et le contexte dans lequel est publiée cette chronique.

Cet album nous conduit à suivre Camille (en réalité, Emilie), jeune femme souffrant de bipolarité. Cette maladie psychique se caractérise, grossièrement, par l'alternance de phases euphoriques, maniaques et de périodes dépressives. Pour 'compliquer' la bd, Emilie Guillon a élaboré les dialogues que son père (patrice guillon) a mis en scénario ! J'imagine la délicatesse de l'exercice. Heureusement c'est un dessinateur 'extérieur' qui met en images, Sébastien Samson.

Difficile pour moi de passer après la chronique de Mo', qui a soulevé un débat important sur son blog à propos de cet album. Débat qui m'a d'ailleurs assez impressionné (il faut dire que le dessinateur s'en est mêlé^^) par le nombre de commentaires, et certaines réactions assez 'exacerbées'. Le sujet ne laisse donc pas indifférent ! A mon tour de m'atteler à la critique.

Passons rapidement sur les points consensuels : l'album présente la bipolarité dans ses différentes dimensions et fait preuve de 'pédagogie'. Les multiples symptômes  (et leurs conséquences : désinsertion sociale, professionnelle etc) sont évoqués à travers les 6 années de la vie de Camille qui sont présentées ici. La dimension documentaire est tout à fait intéressante : sans prétendre à fournir un manuel sur la bipolarité, l'exemple de Camille sert de levier pour nous introduire dans l'univers des dysfonctionnements psychologiques. Ces derniers étant souvent tabous dans les sociétés, c'est avec plaisir et intérêt que l'on voit ce sujet traité. A mon avis, le dessin, par sa simplicité apparente, cherche à éviter la théatralisation de la maladie pour la replacer dans la réalité, banale, de tous les jours : bipolarité et troubles psychologiques sont finalement assez répandus, sous des formes plus ou moins atténuées. Seul petit bémol peut-être : la postface du docteur Christian Gay, si elle a le mérite de données des informations claires et importantes, on peut se demander l'utilité de cette postface, qui semble 'médicaliser' l'album, là où on aurait préféré, peut-être, rester au niveau du simple témoignage et aller chercher les informations qu'il nous apporte autre part. 

Cet album évite donc un certain nombre de pièges de l'autobiographie / biographie (puisque ce n'est pas vraiment une autobiographie) : où l'aspect 'thérapeutique' pour l'auteur est tellement mis en avant que le lecteur a plus l'impression d'être un spectateur qui sert de faire-valoir que quelqu'un à qui on s'adresse. Nul doute ici  que, si la bd s'inscrit, peut-être, aussi dans un enjeu 'thérapeutique', le lecteur reste bien le destinataire des messages qu'elle fait passer.

Un point sur lequel je voudrais revenir : l'étrange et complexe construction narrative. Un vrai ménage à trois ! La fille qui se 'confie' à son père, qui construit le scénario, qui est illustré par quelqu'un d'extérieur. Oulalala ! Je me demande bien comment cela a fonctionné ! Emilie relate des informations, qui sont parfois très personnelles, à son père. Lui même restructurant les propos de sa fille et construisant le rythme de l'histoire. On serait tenté de se demander quel 'filtre' (pas au sens de censure, mais au sens de 'déformation') cela a amené sur l'histoire d'émilie : on nous présente une 'coconstruction' père-fille dont on peut se demander les conséquences (positives / 'négatives') sur la bd : dans quelle mesure le duo ne nous a t'il pas 'reconstruit' la vie d'émilie ? Il faut leur faire confiance ! Quant au dessinateur, je suis bien curieux de savoir aussi comment il s'est positionné vis à vis des deux autres (traitait-il seulement avec le scénariste, ou il y a avait-il des rencontres avec Emilie ?). Comment s'est organisée leur collaboration ? 

Loin de moi l'idée de dire qu'il y a une ambiguïté dans la narration à 3, celle-ci est au contraire l'élément fort du 'journal d'une bipolaire', je me demande juste comment s'est effectué leur travail, et quel en a été les conséquences.

J'ai quelques doutes justement dans la bd sur la cellule familiale, qui n'est justement pas trop trop 'creusée', ou du moins pas explicitement développée : les rapports exacts entre le père / la mère (qui semble avoir un rôle important) / Emilie et sa soeur. La figure de la mère par exemple me semble, peut-être, avoir une très grande importance dans l'histoire, sans qu'elle soit véritablement approfondie (c'est là un ressenti personnel). J'ai l'impression (erronée ?) que la bd glisse un peu sur la famille, que c'est encore un sujet tabou (un placard à monstres ?). La figure du père a un statut tout à fait ambigü puisque c'est aussi le scénariste de la bd : il me semble qu'il a du mal  à se mettre en scène et que son sourire gentil (et perpétuel !) cache ses pensées. Mais peut-être tout simplement que les auteurs n'ont pas voulu personnaliser trop ce thème.

Sont aussi passés à la trappe la réaction des membres de la famille à la maladie d'Emilie : si elle nous dit bien sa peur de faire souffrir sa famille, on se demande comment ils vivent cela (ses grands-parents, sa soeur, ses oncles / tantes). En tout cas, leur soutien semble forcer l'admiration. Emilie a l'extrême chance d'avoir un soutien familial très fort. Plus généralement, le rapport à l'autre est souvent problématique : puisque la bd est centrée sur Emilie, on a du mal à connaître les sentiments des ami(e)s d'Emilie, alors qu'ils sont finalement nombreux (Emilie ne semble pas avoir créé de vide social). L'autre existe difficilement dans l'univers d'Emilie : pas de scène où elle offre un cadeau par exemple, ou d'anniversaire. Que pense les petits amis de la jeune femme ? Ils restent toujours des personnages transparents, et finissent par disparaître 'pffiiut' d'un coup (je ne crois pas qu'une scène de rupture soit décrite). Alors que les relations sentimentales sont déterminantes pour Emilie : c'est bien une de ses relations qui sert de déclencheur pour la maladie. Exit les problèmes 'pratico-pratiques' : à savoir en premier lieu le coût de la maladie. C'est-à-dire les conséquences de la désinsertion sociale, des hospitalisations, des traitements. On parle bien d'une aide 'personne handicapée', mais je ne sais plus si on sait si elle suffit ou pas. Les démarches administratives ne sont pas évoquées.

Bref, juste pour dire que même si la bd se présente comme 'le récit réel, banal, 'objectif' d'une bipolaire', je pense qu'il existe à l'intérieur un certain nombre de non-dits, de légères déformations de la réalité, qui sont bien normales d'ailleurs.

Par moments cependant, on peut se demander si le lecteur n'est pas 'manipulé' par la narration. Comment préciser ma pensée ? Dans certains passages, on a l'impression d'entendre un écho, différent de la voix portée par le récit principal, mais qui reflète la mécanique interne au récit. Comme une théatralisation, qui ne s'assume pas trop, de la vie d'Emilie : voire la théatralisation, par Emilie, de sa propre vie. On se demande parfois si on est projeté dans l'univers 'réel' (commun à tout le monde), ou dans le monde d'émilie, légèrement différent du monde commun par un certain nombre de tabous et de fonctionnements différents Peut-être est-ce petit rouage qui fait réagir un certain nombre de personnes (cf débat chez Mo'). Le dessin nous donnant l'impression d'être dans le monde 'réel' alors que certains aspects de la narration nous pousse dans un monde différent. Peut-être est-ce pour cela que Mo' souhaitait un dessin plus fort : pour casser cette ambiguïté et affirmer clairement dans quel 'monde' le récit se déroule (en gros, dans la tête d'Emilie, de son père ou dans la société). Mais casser les ambivalences, c'est souvent très difficile dans le cas des troubles psychologiques, puisque ceux-ci consistent souvent à juxtaposer des comportements contradictoires.

Je remercie Babelio et la boîte à bulles pour cette découverte !

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Publié dans monde européen

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Lunch 22/10/2010 13:59


En tout cas ces commentaires croisés (j'ai aussi lu ton avis et les réactions qu'il a suscitées Mo') m'ont donné envie de découvrir un peu plus en détail cet album.


Paul B. 22/10/2010 21:50



on lira avec attention ta réaction!



Mo' la fée 22/10/2010 13:42


héhé, compliqué de réagir à cet album hein ! ^^ Tu m'aides à mettre le doigt dessus je crois, dans le sens où je n'avais pas aussi bien repéré que ça le fait que tout est raconté par le prisme de
la maladie et que le reste est éludé ou rapidement brossé. Par contre, j'ai toujours autant de mal à réagit sur un récit autobiographique ou semi-autobiographique, je n'ose jamais trop toucher à la
forme du récit partant du principe que les événements se sont passés ainsi et que c'est difficile pour moi de revenir sur un parcours de vie qui a été réel. Mais c'est vrai qu'on oscille, dans ce
livre, entre une envie de dire et une retenue, une famille qui est mise sous le feu des projecteurs et soudainement en est extraite. Il y a beaucoup d'ambigüité. Je ne vais pas revenir sur le
dessin mais oui, peut être m'aurait-il plus ancré dans la lecture ou peut être aurait-il plus ancré le récit dans la réalité ?? J'ai également eu du mal à me représenter comment le travail de
construction de cet album avait pu s'organiser. que d'affect là dedans !!