Grasse Carcasse - Blast #1 - Larcenet (2009)

Publié le par Paul B.

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Grasse Carcasse - Blast #1 - Manu Larcenet (2009)

Bon alors on a bcp bcp bcp bcp parlé de cet album.

Et la question c'est : pourquoi ?

J'attends vos réponses car je n'en ai absolument pas la moindre idée !

Plan "médiatique" ? album "fausse surprise" de la part de Larcenet ? anti-héros notoire qui a su éveiller des fibres sensibles ? simplicité et force de l'histoire qui bousculent les petites habitudes des lecteurs habituels ?

Je précise quand même que nous avons là un album fort intéressant, bien que je reste "perplexe" devant le fait que d'autres albums forts intéressants ne bénéficient pas du même "blablatage". Passons !

Entrons dans le vif du sujet. Un personnage étrange, interrogé par deux policiers pour, au moins, violences aggravées ou tentative de meurtre (le suspens reste), nous ouvre sa vie. Ou plutôt la version des faits qu'il veut nous raconter. Nous voilà donc coincés pendant un certain nombre de pages avec l'anti-héros (Polza), qui se raconte aux policiers, et donc à nous, lecteurs complices. La multiplicité des cadrages "de face" nous amène, je pense, à prendre la place des policiers, et donc à se situer du côté de la "norme", la justice et tout ça. "Jurés", les lecteurs ? Charger de trancher et juger le bonhomme ? Cette posture narrative me paraît très intéressante puisque nous sommes plus ou moins pousser à juger. (en ceci je ne rejoins pas Morue qui regrette que Polza se confie à des policiers, interlocuteurs subjectifs). Le lecteur-policier-juge, devient rapidement aussi lecteur-psychothérapeute.

En effet, Polza se livre, se raconte, aussi bien que n'importe quel patient sur un divan. Et j'emploie à dessein le terme médical, puisqu'on comprend rapidement qu'on à affaire à quelqu'un de visible "malade" pyschiatriquement. Un fou quoi :) Rien n'est dit mais il y a suffisamment de sous-entendus pour que je me range personnellement derrière l'idée que Polza est "un malade" :). Lecteur-psychothérapeute, mais aussi lecteur-manipulé-marionnette, et victime. Car le héros semble tisser à envie une réalité déformée pour nous prendre dans son filet. Nous embarquer dans sa folie. Processus classique de déstabilisation des normes conventionnelles et de renversement de la part des individus présentant des troubles psychiatriques. Couverture inquiétante, changements de regards (de l'affable-stupidité à une noirceur visiblement sans fond) et surtout "délires" (le "Blast", signifiant, je crois, en anglais "explosion-déflagration" - le "souffle" provoqué par une bombe)) confirment ces impressions. Ces crises de Blast (combinées, pour la première au moins, à la prise de drogues) donnent ce nom étrange à l'album. Nom d'autant plus pertinent que dans l'ambiance calme du comissariat et le discours posé de Polza, l'évocation d'une déflagration puissante en filigrane, prend une force d'autant plus grande.

 

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J'ai peut-être trop insisté sur ce caractère "étude d'un personnage pathologique" de l'album. Car je ne suis pas sûr du tout que cela soit la volonté de Larcenet (jugerais-je Polza bien trop vite ?) et tout le monde ne le relève pas dans ses critiques. Je trouve néanmoins que c'en est la dimension la plus intéressante. Polza est un anti-héros qui m'apparaît sombre, torturé, très noir. Juxtaposé à une galerie de personnages plus ou moins "normaux",  "gentils" et "simples", Polza transcende les normes sociales (solitude, pas d'attaches affectives, métier abandonné, pas de toit). Il apparaît donc d'autant plus subversif que l'univers autour de lui est très conforme. La transgression des normes sociales va jusqu'à ses actes (de quel nature ? mystère) sur sa victime. Par ailleurs, ce dépassement est fascinant, et le bonhomme apparaît attachant et sa destinée tragique. Je ne peux que reconnaître qu'au final Larcenet nous offre un portrait psychologique très fin.

Sur le plan du graphisme, j'ai quelques réserves. La noirceur omniprésente (noir et blanc parsemés de touches de couleurs pour le blast) me semble peut-être manquer de hiérarchie (quand tout est noir...). Les scènes de "Blast" me laissent sceptique (d'ailleurs, pour le moment, ces "crises" ne m'apparaissent pas comme les éléments les plus pertinents de l'album). De toute manière, il est très difficile de rendre visuellement des scènes de transes où justement la perception visuel est complètement altérée, l'alignement gentil des cases devient un peu absurde. Je suis aussi sceptique face à l'apparition récurrent du "totem" de l'île de Pâques lors de ces moments (quel symbole ?). Passé ces remarques, je sais y reconnaître un style graphique d'une très grande force. De nombreux passage sont splendides (notamment les animaux, qui jouent dans l'univers de Larcenet un rôle symbolique important). Le dessin est vraiment très très intéressant !

Au final, j'avoue être ressorti avec une impression de malaise par rapport à la qualité de l'album. En ceci, je rejoins peut-être les hésitations de Yaneck au début de son article. Pourquoi ce malaise ? Peut-être parce que au final on s'interroge sur son message : "que cherche à nous dire l'auteur ?". Ou qu'à la question "est-ce que je veux en savoir plus ? est-ce que je veux avoir la suite de l'histoire", je répondrais volontiers "non". (mais peut-être est-ce suite à ma vive déception autour de Lulu femme Nue 2. Pour le moment j'aurais bien vu l'album comme un one-shot et non comme une série de 3 ou 5 albums.

Mais qu'on soit bien d'accord, malgré ses très grandes qualités, Blast est loin d'être pour moi la bd de l'année, ou la bd de tous les temps. Sans doute car, contrairement à de nombreux lecteurs autour de moi, elle n'est pas réveillé en moi des fibres particulières, étant loin de mes thématiques de prédilection. Ceci dit, je vous  en conseille fort la lecture ! (merci k.bd) Mais n'oubliez pas qu'en bd il y a bcppp de choses encore mieux.


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Publié dans monde européen

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Mo' la fée 23/04/2010 21:08


je reste prudente sur la question du lecteur-psychothérapeute car avons nous, au final, les moyens d'analyser de la sorte ce mystérieux personnage ?? En tout cas, j'espère sincèrement que Larcenet
ne nous emmène pas sur ce terrain glissant car la majorité de ses lecteurs vont faire comme ce que je reproche au primo interlocuteurs de Polza... rester sur du subjectif ou des interprétations
fausses, "bâclées". Je n'avais pas, pour le moment, ressenti le besoin de faire lire cette grasse carcasse à mes collègues thérapeutes ou en tout cas, pas de manière aussi prégnante jusqu'à la
sortie de la lecture de ta chronique ^^


Paul B. 24/04/2010 18:14



Je crois, comme j'ai fini par le remarquer dans ma chronique, que je me trompe peut-être sur cet aspect des choses et que ce n'est pas le message qu'a voulu faire passer Larcenet. Je voulais
juste insister sur ce qui me paraît quand même être un "portrait" très fin et complexe. Quant au jugement (hâtif) que j'ai porté sur Polza, peut-être me suis-je fait prendre au piège de l'auteur
qui m'aurait poussé à juger rapidement.


On verra la suite des événements et sur quel terrain Larcenet va nous emmener !