Billy Brouillard - Guillaume Bianco (2008)

Publié le par Paul B.

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  Billy Brouillard - le don de trouble vue, de Guillaume Bianco, est une lecture labellisée KBD. Billy est un petit garçon comme les autres, qui passe une bonne partie de son temps à enquiquiner méchamment sa soeur. La mort de son chat, Tarzan, le confronte à la grande faucheuse et l'amène à se poser un tas de questions. Son imagination, ou ses "pouvoirs", peu importe, lui permettent de s'aventurer dans l'univers des morts, à la recherche de tarzan, et de croiser tout un tas de fantômes et de créatures fantastiques.

 Volonté des éditeurs (cf plus bas) ou volonté de l'auteur, l'album est un objet soigné : tranche enluminée, couverture bénéficiant d'un personnage central en papier "brillant" ou lustré. Le papier est de différentes qualités : blanc classique pour les pages de bd et jaunie pour les pages "bonus". La bd bénéficie d'un sommaire illustré façon 19ème et de deux pages de titres. En tout 4 pages bien pensées qui suivent la couverture et qui nous permettent de glisser vers l'histoire. A la fin, on peut aussi trouver une "table spirit" détachable. S'ajoute à ces éléments d'autres détails : illustrations séparant les petites histoires, numérotation des pages loufoques (à partir de la page 13, il n'y a plus que des pages 13 !), petits dessins accompagnant les numéros de page. Tout cela concourt à faire de l'album un "bel objet", ou un objet précieux, façon livre encyclopédique de l'enfance. 

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La narration reprend complètement cette logique "encyclopédique". Contrairement à la convention de lecture habituelle (la lecture d'une bd se fait souvent en une seule fois, et souvent à toute vitesse), je pense qu'il faut ici se forcer à adapter un autre rythme. Tout comme il n'est peut-être pas génial d'absorber une bd fleuve en une fois, il vaut mieux y aller doucement ici et savourer les milliers de détails. En effet, la bd est constituée d'une succession d'histoires, séparées par des pages de "l'encyclopédie curieuse et bizarre de cryptozoologie, par Billy Brouillard" ou de la Gazette du Bizarre. Les histoires utilisent de plus des modes variés de narration (de la bd "classique" à une succession de dessins commentés, façon premières bds historiques).

A cela s'ajoute des variations de graphisme (légères couleurs, noir et blanc, cases simples ou chargées d'effets décoratifs etc). Cette richesse est équilibrée par un découpage des cases assez réguliers (sucession de cases carrées alignées sur une grille). Les pages de "gazettes" ne me paraissent pas négligeables du tout et constitue une des parties les plus inventives de l'album. Les omettre, même si c'est juste pour une première lecture, pourraient peut-être conduire à dérégler le rythme de lecture que nous propose Bianco : la gazette permet de faire des transitions entre les petites nouvelles. Donc, une bd à lire à plusieurs fois. Et elle sait aussi nous mener habilement et subtilement là où elle veut aller. C'est un peu déroutant, mais ne savoure t'on pas mieux au final les finesses de narration et d'histoires ? Ne sors t'on pas, pour une fois, de la position de "consommateurs" de bds que nous pouvons être ?

Reste à "justifier" ce rythme.  Plusieurs interprétations sont possibles : la première étant une simple volonté de l'auteur de proposer un rythme qui colle à son univers riche et débordant. J'y vois aussi la volonté de coller à un rythme de lecture adapté aux enfants. Personnellement, cela m'éveille des souvenirs très régressifs de "lectures du soir", où seulement quelques pages étaient lues, le reste étant pour la suite de la semaine. Entretemps, un univers assez infini de possibilités s'ouvraient à mon imagination. Le côté "lecture pour enfant" est renforcé par les pages encyclopédiques, et quelques détails comme "ce livre appartient à..." en début d'album ou la manière de raconter. Cela ouvre le débaut sous-jacent "lecture pour enfants ou non ?". En fait, pas si sûr (vocabulaire difficile, réflexions menées par Billy). Sans pour autant trancher définitivement, Billy Brouillard se place plutôt du côté "destiné aux adultes sous des apparences pour enfants". Un peu comme Calvin et Hobbes (certes, c'est un autre genre). 

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 Je vais peut-être finir par parler du thème même de la bd, à savoir, en première approximation, la mort, la perte d'un proche (le chat Tarzan :) ). Le thème est abordé de manière assez directe. Premier plaisir de voir aborder assez frontalement un thème que je trouve personnellement assez  tabou. Cependant, je pense qu'un deuxième niveau de lecture plus important se dessine en fait : à savoir la relation à l'autre, et en conséquence, la différence entre objet et autrui. Différence qui est loin d'être évidente et fait partie d'une phase d'apprentissage chez l'enfant. La mort conduisant autrui à devenir objet (cadavre sans vie^^). Ce thème de la relation à l'autre est développé avec la relation entre Billy et Jeanne, sa soeur (mentionnée dès la 4ème case) : Billy est souvent assez retors avec elle. Jeanne est le seul 'autre' du monde de Billy (les parents sont certes présents, mais dessinés de manière plus lointaine). Elle vient d'ailleurs "interrompre" régulièrement le monde imaginatif de Billy, manière aussi de faire remarquer que c'est notamment avec l'interaction à l'autre que la perception de la réalité est stabilisée (autrement dit que chacun ne délire pas dans son coin).

On peut aussi voir les histoires comme des paraboles déguisées sur la relation à l'autre : la princesse de la flaque d'eau est une créature hybride mi-animal, mi-objet, mi-humain ; la fille aux couteaux a visiblement des problèmes relationnels (elle poignarde tout ce qui passe), la petite vampire pacifiste en vient à se croquer elle-même pour ne pas attaquer les autres. Il faut noter aussi que la majorité des personnages auxquels sont confrontés Billy sont des filles, variations sur la figure de Jeanne ou encore un niveau de lecture qui s'ouvre ?

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 Billy Brouillard fait partie de la collection Métamorphoses, de Soleil, dirigée par Barbera Canepa et Clotilde Vu, et dédiée, de manière simpliste au genre fantastique façon XIXème siècle ou burtonien. Billy Brouillard met en place pleinement un univers fantastique : on pense tout de suite à Burton. L'univers est suffisamment personnel pour enrichir le genre (ce qui n'est pas facile, vu qu'on peut vite tourner en rond dans ce genre). Même si je connais en fait peu les publications de Soleil, la collection semble témoigner d'un enrichissement volontaire du positionnement de la maison d'édition, plutôt orientée fantasy (dite "poussiéreuse" ;) ). Je ne sais pas si tous les titres font preuve de la même originalité, mais cela éveille la curiosité. A noter la publication d'un "tome 2" de Billy, formé en fait de trois nouvelles.  

Encore une fois, une découverte due à K.BD ! Lire des bds proposés par d'autres personnes permet de sortir de ses propres sentiers battus et constituent toujours une agréable surprise. Que se soit Silence, Blast, la légende des nuées écarlates, Pinocchio etc, ce sont des titres que je n'aurais sans doute jamais pris, et cela aurait été bien dommage !

Le blog de l'auteur : http://guillaumebianco.blogspot.com 

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Publié dans monde européen

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