Remember - Benjamin

Publié le par Paul B.


Après la lecture d'Orange, je souhaitai découvrir un peu plus cet auteur chinois qu'est Benjamin, et essayer de percer, derrière ce personnage-gigogne aux détours de faux-semblants et de mirages tentants, la réalité et la sincérité de l'individu. J'ai quand même du attendre longtemps avant de pouvoir dénicher à la média Remember, un ensemble de deux courtes nouvelles, vraisemblablement parues avant Orange (légère différence de style graphique et de dessin -au niveau des visages aussi-, peut-être un peu moins mature dans ces deux nouvelles que dans l'opus Orange). La première nouvelle Personne n'est capable de voler, personne n'est capable de se souvenir superpose le parcours un peu tourmenté et amoureux d'une auteure de bd et d'un jeune auteur de bd et une réflexion sur le statut du manhua en Chine. La seconde (que je n'évoquerai pas tellement dans ce post), L'été de cette année-là, évoque la trajectoire dramatique d'un jeune venu de la province dans les grandes cités pour faire de la bd, et qui finit par se perdre. J'ai lu quelque part que dans ces deux oeuvres, il y avait de fortes réminiscences autobiographiques, le parcours de l'auteur, tumulteux, lui ayant fournit de nombreux éléments : difficultés de percer, difficultés de tordre le coup à la bd "des éditeurs", ambitions juvéniles etc. Lointaine analogie avec les parcours des héros du XIXème siècle en France (bel-ami de Maupassant, ou le père Goriot de Balzac), en remplaçant Paris par Pékin ou Shangaï, le milieu de la littérature ou le journalisme par les bulles graphiques.



maîtrise graphique : ensemble de tons pastels + composition, voir le rôle du parapluie qui est celui de la jeunne fille




Je ne rediscute pas sur le style graphique, qui préfigure Orange, et qui est très différent dans les deux nouvelles : pour la première, on est sur la voie vers Orange, pour la seconde, un style plus sombre et violent. Pour quelques commentaires sur le graphisme, revoir une partie du post sur Orange. Ce qui me paraît intéressant de relever dans ce post, c'est tout l'arrière-fond social et culturel sur la bd en Chine et ses mutations. A ce titre, une scène de l'album est particulièrement instructive, je retranscris le dialogue, celui qu parle étant un vieil éditeur faisant la leçon au petit nouveau plein d'ambitions :

"Voilà les trois interdits et les trois commandements :
primo : tu ne baiseras point ;
deuxio tu ne tueras ni me montreras de sang ;
tertio tu ne dévoileras point des filles.
Les "trois points".

Quels sont les trois commandements ?
primo "disserter sur l'amour, les lecteurs d'aujourd'hui sont des filles qui aiment les bds pour adolescentes. Nous devons parler de l'amour en banissant le baiser et les trois nudités!
deuxio beaucoup s'inspirer des thèmes classiques chinois, avec des trucs du genre des quatre grandes oeuvres (*), t'as pas besoin de ramer pour trouver le scénario... tu dessines et t'es dans le goût chinois !
tertio : copier encore et encore les mangas ! si le style de tel auteur japonais se vend bien, copie-le ! y'a pas de honte à copier ! ca s'appelle des ingrédients chinois cuisinés à la japonaise, avec le tour de main chinois en plus, tu t'assures la préférence du lecteur !

Je ne pense absolument pas qu'un style original pourrait plaire au lecteur ! On a beau dire, l'important reste la copie ! et ce que je dis là, c'est le résultat d'années d'expérience !
[...]
bref, pour être clair, la bd n'est rien d'autres que des bobards pour les gosses, alors ta conscience, hein ; n'espérez pas que je prenne rapidement ma retraite, il se pourrait qu'à l'avanir, dans cette maison, je sois confirmé comme rédacteur en chef, après tout je suis le seul à comprendre la bd,. [...]."

(*) : Histoire des Trois Royaumes (XIVème), Au bord de l'eau (XIII - XIV), le voyage en Occident (XVIème siècle), le rêve dans le pavillon rouge (1791) (cf wikipédia, j'ai pu lire les 3 royaumes et le voyage en occident adaptés en bd et publiés en France) 




La cible du public féminin, est relativement visible pour les oeuvre de benjamin que j'ai lu, et dans une certaine mesure pour La rêveuse de Yao fei. La copie des mangas a été patente en Chine, et l'usage, un peu abusif des classiques chinois me paraît répondre à une certaine réalité, compte tenu des ouvrages adaptés de grands classiques qui sont arrivés chez nous (voir d'ailleurs les récentes parutions autour du roi singe). Pour les contacts physiques, on doit encore pointer dans le vif du sujet, les bds chinoises que j'ai pu lire (et plus largement coréennes aussi), gère le contact humain de manière très particulière : les couples sont toujours relativement à distance dans les cases (vérifié pour My Street de Nie Jun, le marécage de Cho Kyu-Sok et la rêveuse) , le contact physique est toujours un élément rare, important et fort, souvent rapide (cf pour la première nouvelle du recueil : quand la jeune fille s'approche du héros et lui passe la main dans les cheveux -ci-dessous-). Difficile après de séparer entre une éventuelle "censure de la société" sur ces questions, et un trait culturel, relativement commun dans les pays asiatiques où le contact physique est plutôt vue comme un signe de gêne (cf, le Japon, où l'on se salue à distance, mais jamais se serre la main ou "fait la bise"), à l'opposé du papouillement occidental :).




Attention ! cette "conception de l'éditeur" me paraît, à mes connaissances, parfaitement convenir aux mentalités d'il y a quelques années, pour aujourd'hui, il semble que les choses changent. A ce titre, consulter l'article consacré à la bd chinoise sur le
Bodoï de juin 2008. D'ailleurs, ce personnage de l'éditeur qui semble indéboulonnable... est finalement remplacé par la hiérarchie (départ à la retraite, sybillin ?) à la fin du bouquin, par un nouveau, un peu plus jeune, "qui n'y connaît vraiment rien en bd", mais qui est prêt à mettre en avant les nouveaux styles. Ce changement est parfaitement ambigüe et paradoxal, je trouve : d'un côté il y a l'aspect "positif", changements des mentalités etc. , d'un autre côté il y a la manière de faire, très "dictature" (changements d'affectations brutaux), la réaction du jeune héros etc. Ca donne un étrange goût, comme un mélange d'espoir et d'identique continuité avec avant, surtout comme si le héros n'avait aucune prise sur ce réel, encore décidé par les hautes instances de l'état. Je trouve que ça fait très Brazil ou meilleur des mondes.

Sur cet étrange mélange amer espoir-destin inévitable, il y a aussi la fin, assez extraordinaire dans sa folie et son ambition, comme un rêve : le héros dessine comme un fou sur les murs entourant le 4ème périphérique de Pékin, toute une bd (il y a des images de Orange, ce qui montre la cf directe à l'autobiographie), et les passants s'arrêtent pour regarder, et la circulation est stoppée, et les gens, onririquement, sont convaincus, ébahis, par l'art, libéré des contraintes, qui s'exprime à l'air libre, par une idée de l'art belle, mais je pense fausse : celui d'un art qui parle de lui-même, qui s'impose de lui-même. L'auteur n'en est pas dupe, le héros fuit les interviews des journalistes et une des réparties finales de la scène est la platitude des policiers qui interviennent en courant : "c'est interdit de taguer n'importe où, tu le savais pas ?".

Avant ce final, l'interrogation sur la nature de l'art (ici la bd) est au coeur de toute une séquence du manhua, l'auteur souligne et met en avant l'aspect "menteur", comme les menteurs de Platon (dans la République, pas d'artistes car ils créent une "réalité" qui est par essence même, fausse et factice). Cet aspect est à la fois critiqué et subrepticement mis en avant, on peut peut-être parler d'une fascination pour "l'artiste" : à la fois "odieux", hypocrite, lâche, se croyant supérieur, mettant en scène des histoires qu'il sait parfaitement à l'opposé de la réalité, de ses convictions même, mais aussi créateur, porteur de rêve, tout une symbolique que la jeune fille incarne et revendique "planer, voler, à l'intérieur des mondes de la bd, éprouver intiment cette sensation de planer, et comme un morceau de sucre... se dissoudre dans le café que tu as toi-même préparé". Le jeu de tension entre ces pôles, tous un peu menteur, tous un peu francs, est vraiment bien vu, je trouve.







A côté de tout cela, il y a aussi un thème que l'on retrouve dans Orange : relations dans un couple, comment elles peuvent servir de détonnateur pour l'un des protagonistes pour prendre en compte son "égoisme", sa vanité du moins. Et la fragilité de la jeunesse, assemblage de la combinaison précédente "espoir-désespoir". Ce sentiment de "planer" (voir au-dessus), de s'envoler, comme un fétu de paille au vent, cette idée d'apesanteur, de chute, que l'on retrouve tout à fait dans Orange avec le suicide de Dashu de l'immeuble et cette longue descente jusqu'au sol. Pointant un "malaise", un spleen de la jeunesse, qui semble trouver un écho dans celle chinoise compte tenu du succès de l'auteur. Et une manière de dessiner les jeunes, garçons et (surtout) jeunes filles, comme perçant ou superposant leurs couches contradictoires de mal-être, de joie et espoir, de flottements et de vide. Il y a un véritable sens du portrait de la jeunesse, comme on peut le retrouver dans les illustrations complémentaires proposées (une quinzaine ?) dont je tire quelques exemples de cette fin de post, regards perdus, yeux dans lesquels d'autres horizons s'ouvrent etc.








Publié dans monde chinois (manhua)

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