Celle que je ne suis pas - Vanyda

Publié le par Paul B.


J'ai -enfin- pu lire "Celle que je ne suis pas" de Vanyda paru il y a deux ou trois mois. Pour tout avouer, ma motivation à feuilleter cet album était relativement malhonnête : les polémiques allaient bon train sur ce nouvel opus de la dessinatrice de "l'immeuble d'en face", trop lent, pas d'histoire, trop délayé, il y avait une certaine fracture entre les "j'ai aimé" qui ne semblaient pas sortir d'arguments convaincants pour exprimer leurs opinions, et les opposants, un peu trop virulents pour être honnêtes. Je voulais mon propre avis, me faire une idée de la chose, éventuellement pour dire ce genre de phrase trop rapide et un peu perfide : "Vanyda a fait l'immeuble d'en face, tome 1 et après a rigidifié son style et n'a pas su se renouveler dans la description du "quotidien".", vite dit, vite pesé, éternelle posture du fan déçu qui ne sait pas, au contraire, s'adapter aux changements de son idole, et je ne suis pas passé loin de cette affirmation sentencieuse. Avec toute cette bien mauvaise foi, j'aborde Celle que je ne suis pas.



:D :D tout à fait ça^^

Et bien, j'ai été totalement surpris ! :D (en bien). Et ce que je ne comprends pas, c'est que les points positifs et négatifs que je propose pour cet album ne sont pas trop ceux habituellement reconnus, enfin je crois. J'ai beaucoup entendu dire et lu qu'il "ne se passait rien". On le disait déjà pour l'immeuble d'en face. Je ne comprends vraiment pas pourquoi, puisqu'à mon avis, au contraire, il se passe tant de choses !!! l'histoire évolue de manière construite, suivant le fil chronologique d'une année, et on vogue avec plaisir et fluidité le long des pages pour finir l'album et voir qu'une année passe vite, si vite. On pourrait faire une petite analogie avec l'atmosphère de Marie Antoinette de Coppola où l'existence s'envole doucement jusqu'au couperet. Géométrie variable du groupe d'amies, découvertes, orientations, coups de coeurs / coups de blues, je ne vois aucun temps mort. Non, l'histoire est très dense, et ce n'est vraiment pas un point que l'on pourrait reprocher à l'auteure.

Si l'on devait retenir une critique mineure, il y a bien la ponctuation des dialogues, qui, si cela ne se remarque pas au premier abord en lisant d'un coup, n'est pratiquement faite que de '!' et "...", c'est dommage si personne ne lui a fait remarquer cela avant, sans doute parce que, en effet, cela ne saute pas aux yeux en première lecture, c'est une critique lue quelque part qui m'a attiré l'attention dessus, et il est vrai que l'oralité des dialogues n'a peut être pas besoin pour exprimer sa vivacité de ces marques de ponctuation dont chacun fait parfois aujourd'hui un usage un peu abusif.




au-dessus et en-dessous comme des reflets gris au loin. Ci-dessous, le grillage qui délimite le collège, il a tout un rôle symbolique, je trouve, et se retrouve de nombreuses fois au début de l'album, comme une étrange séparation entre le monde adolescent / monde adulte, prison étrange.




Mais passons sur ce détail sans grande importance qui ne gêne pas la lecture.  Les points forts de vanyda sont toujours présents et mûrissent encore : fluidité du trait, enrichissement des décors, capacité à retranscrire et saisir les émotions, à laisser filtrer une ambiance, visible sincérité et engagement pour cet album, on peut penser qu'il lui a tenu à coeur de le dessiner. Beau traitement de l'évolution adolescente du personnage de Valentine. Quant au fond, au coeur de la bd, le thème de l'adolescence et de cette fin du collège, on tient et on ne tient pas le "problème", à mon sens, de l'album. Toutes les émotions, situations, sensations que l'on peut ressentir en le lisant nous ramène invariablement quelques années en arrière (ou plus pour les plus vieux :)), vers le collège, et je pense que pour l'actuelle tranche des 20-30 ans, Vanyda retranscrit parfaitement cette atmosphère du collège comme on l'a ressentie, ça m'a léger donné un coup de vieux^^ :D. Quelle capacité à faire revivre les choses ! C'est là, sans conteste, la grande réussite de l'album. Mais c'est aussi le point qui, personnellement, me pose un peu problème.

Pourquoi ? c'est purement subjectif : l'ambiance que décrit Vanyda, ce petit collège bien propre, problèmes minimes, pas de cas sociaux, très peu de violence, uniformité relative des élèves qui appartiennent apparemment tous à la classe moyenne, investissement des parents etc. cela correspond parfaitement à ce que les 20-30 ans d'aujourd'hui ont vécu, et ayant 20 ans, je peux dire que je suis passé à l'extrême limite de cette situation, où le collège ""républicain"", enfin "démocratique", pour tous, de "quartier", avec la "réussite par le mérite" etc. avait encore un sens. Mais qu'en est-il aujourd'hui ? Mon propre collège "moyen" s'est transformé en un établissement "à risque", fuit par les parents qui mettent leurs enfants dans le privé, où l'on est passé de l'éducation au gardiennage et où les profs se démènent avec des situations pas possibles. Aujourd'hui, le collège décrit par Vanyda serait un petit collège de centre-ville, d'hyper-centre, ou un collège privé. En ce sens, il n'est pas réel, englobé dans une bulle de souvenirs, on ne sait pas si c'est un collège privé, il n'y a pas de violence, de délinquance, il n'y pas ses tensions extérieures liées aux parents et à leurs situations sociales et financières, il n'y a pas cette sensation de "non-espérance" qui se rencontre dans la plupart des collèges publics.



au-dessus et en-dessus typique de l'époque du collège des 20-30 ans^^, avec les "fêtes", les sorties etc.




Le monde décrit n'est plus dans la réalité, aucun écho d'ailleurs d'événements politiques ou de la violence réelle de la société dans l'univers de Vanyda. Ce point me pose problème, ce décalage monstre entre le souvenir de notre adolescence (de la sienne ?), et la réalité disparate et fragmentée d'aujourd'hui où la diversité des collèges est un élément déterminant : du collège pourri de banlieue, des collèges en chute des quartiers, aux collèges privés et "bourgeois" des centres villes, cette mosaïque extrêmement contrastée de l'éducation que l'on peut donner aux enfants invalide en un certain sens le collège "idéal" de vanyda, il y a un gouffre entre ce dernier et la société d'aujourd'hui, relativement en crise et menacée, où l'éducation s'oriente vers un système à l'anglo-saxonne. Et c'est justement en lisant son album que je me rends compte de l'évolution si rapide de notre système éducatif, et c'est non sans souffrance que je mesure cet écart. On ne peut pas dire que cela soit vraiment un point critique, plutôt un constat, un point de vue, mais cela me met mal à l'aise ; se glisser avec confort et nostalgie dans l'univers de l'album face à la situation réelle. Je n'irais pas jusqu'à dire que l'album constitue presque un document "historique" du collège tel qu'il pouvait être il y a une dizaine d'années, mais presque :)

Il en reste néanmoins que c'est vraiment un album à lire et tout public (pas du tout orienté collégiens-collégiennes justement comme je l'ai craigné à un moment) ! Que j'ai beaucoup aimé et qui me fait réagir sur un point très particulier qui n'est pas du tout l'enjeu principal du bouquin. N'hésitez pas à donner votre avis sur la question ou me renvoyer vers des critiques.

Vers la critique de Morue la fée

Vers la critique sur Kroniks

Publié dans monde européen

Commenter cet article